Les années passent et le monde change encore. Les chemins de fer se développent à travers le pays. Pour moi, c’est une véritable révolution. Je peux désormais parcourir la France et même une partie de l’Europe en quelques heures.
Je dois toujours attendre la nuit pour sortir, alors je reste caché dans un compartiment jusqu’à la tombée du jour. Mais malgré cette contrainte, je peux enfin voyager beaucoup plus facilement. Mon Maître m’envoie régulièrement en mission, et ces voyages me permettent de parcourir des régions que je ne connaissais pas. Le monde qui m’entoure devient immense et, pour la première fois depuis longtemps, je peux réellement le parcourir.
Je profite de ces déplacements pour poursuivre mes recherches, et, chaque nuit, je peux observer un ciel différent. Je veux comprendre ce qui se cache derrière les étoiles.
Je décide alors de construire un télescope. Pas un simple instrument : je veux fabriquer le plus puissant qui ait jamais existé. Si j’ai réellement aperçu quelque chose derrière les étoiles, je veux pouvoir le revoir.
Le projet me coûte cher. Je vends mon médaillon pour acheter les matériaux nécessaires. C’est difficile de m’en séparer, mais je veux comprendre ce que j’ai vu. J’en ai besoin.
Je finis par construire mon télescope. Je peux enfin observer le ciel comme jamais auparavant.
Mais quelqu’un sabote mon instrument. On me traite de fou dangereux. Tout ce que j’ai construit, tout ce que j’ai cherché à comprendre, est réduit aux délires d’un homme qu’il faudrait arrêter.
Je ne leur laisse pas le temps de recommencer.
Je les tue tous.
Après ça, quelque chose d’étrange m’arrive : un besoin incontrôlable de peindre me saisit. Je ne peux pas m’en empêcher. Je prends mes outils et commence à couvrir le plafond, le sol et les murs de la chapelle de mon Maître d’enluminures.
Je peins encore et encore, incapable de m’arrêter. Mon Maître me regarde faire, perplexe. Je ne saurais même pas lui expliquer pourquoi je fais cela. Je sais seulement que je dois continuer.
Puis, aussi soudainement qu’il est apparu, ce besoin disparaît.
Mes nombreux voyages m’apprennent quelque chose. Je pensais ne jamais pouvoir désobéir à mon Maître. Je croyais son emprise absolue. Mais je découvre qu’elle faiblit lorsque je reste suffisamment longtemps loin de lui.
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression de retrouver un peu de ma liberté.
Lorsque je voyage, je me fais passer pour un prêtre itinérant. Je vais de paroisse en paroisse, partageant mon savoir et mon art.
J’apprends à des hommes d’Église l’art de peindre des enluminures. En échange, ils m’offrent une vieille Bible. Je ne sais pas pourquoi, mais j’en ai les larmes aux yeux.
Je prends l’habitude de me nourrir sur eux. Ils nourrissent non seulement mon corps, mais aussi mon âme.
Un jour, je rencontre un peintre dont les œuvres me bouleversent. Je reste devant ses tableaux, incapable de détourner les yeux. Je connais la peinture depuis des siècles. J’ai moi-même passé une grande partie de mon existence à peindre, et pourtant, ce que je vois me touche profondément.
Seul dans un monastère en ruine, je découvre un petit portrait de moi alors que j’étais encore humain. Le visage est exactement le même que le mien, mais les cheveux sont bruns. Je ne reconnais pas cet endroit, mais quelque chose dans ce tableau me semble étrangement familier. Je reste longtemps devant mon propre visage, sans comprendre pourquoi cette image me touche autant.
Un homme se présente à moi avec le journal intime de Margot. Il l’a retrouvé parmi de vieux documents transmis au fil des générations. En le lisant, il a compris que son histoire est liée à la mienne et deviné que ce journal pourrait avoir de la valeur pour moi. Il me demande de l’argent en échange.
Je ne sais pas quoi penser de tout cela. Margot est un nom qui résonne en moi, mais mes souvenirs sont devenus difficiles à saisir. Je sais que quelque chose m’échappe, et ça me dérange plus que je ne voudrais l’admettre. Je finis par lui acheter le journal.
Dans un petit magasin d’antiquités miteux, je tombe sur un médaillon. Je le regarde. Et soudain, je me souviens.
C’est celui de ma famille. Celui de mon Sire.
Je reste là, avec le médaillon entre les mains, comme si une partie de mon passé venait brusquement de refaire surface. Pendant un instant, tout semble moins flou. Je sais que cet objet est important. Je sais qu’il m’appartient. Et je sais surtout qu’il est lié à celui qui a fait de moi ce que je suis.